Préface pour l’ouvrage d’Alain Gagnieux : Chronique des jours immobiles.

Les « nomades » internés à Arc-et-Senans. 1941-1943. 

Editions L’Harmattan, janvier 2011. Collection « Mémoires du XXe siècle.

 

Préface

Chronique des jours immobiles. Tout le drame en cet adjectif « immobiles »…

Depuis le XVème siècle, ils[1] foulaient d’un pas léger les chemins et les routes de notre belle terre de France ; longtemps peut-être auparavant, ceux et celles d’autres terres.

Ils perpétuaient l’errance première qui fut celle des hommes à la recherche de leur nourriture, qu’elle fût cueillie ou chassée.

Puis certains se fixèrent près des graines qu’ils avaient semées pour pouvoir moissonner la récolte future ; ils domestiquèrent des animaux pour les garder sous la dent. Et ces hommes pensèrent et dirent que c’était un progrès, que ce devait être la norme. Alors, il y eut des nomades et des sédentaires, cohabitation difficile, conflictuelle que la Bible mythifia dans sa Genèse… Caïn le paysan, le sédentaire, assassina son frère Abel le berger, le nomade.

J’ai voulu écrire ils foulaient d’un pas libre et léger les chemins et les routes, mais aussitôt qu’il avait été tapé, j’ai effacé « libre », parce que réapparaissaient toutes les brimades subies, des aboiements des chiens bien dressés au passage des verdines cahotantes aux galères royales qui débarrassaient nos routes, nos villages et nos villes de ces indésirés. Ainsi, en 1682, notre bon roi Louis le quatorzième ordonna « d’arrester et faire arrester tous ceux qui s’appellent Bohémiens ou Egyptiens, leurs femmes et leurs enfants et autres de leur suite, de faire attacher les hommes à la chaîne des forçats, pour estre conduits dans nos galères et y servir à perpétuité… ».[2] Il était alors alloué 24 livres à qui apporterait un Bohémien mort ou
vif, et 9 livres pour une Bohémienne. Il était également alors interdit de leur acheter ou de leur vendre quoi que ce fût.

Si nos rois ne furent pas tendres envers eux, nos républiques ne furent pas plus clémentes, quand la troisième, le 16 juillet 1912, leur imposa le sinistre carnet anthropométrique, avec photo de face et de profil, avec tous les détails permettant d’identifier chacun, et les empreintes digitales. Document normalement destiné aux criminels que l’on emprisonne, il était dorénavant imposé à toute personne qui n’avait ni domicile ni métier défini. Il fallait bien rappeler que nomadiser était un crime.

Et ce sont ces nomades ainsi « marqués » que visait le décret signé le 6 avril 1940 par Albert Lebrun, dernier président d’une 3ème République finissante. Il était dès lors enjoint à ces nomades de se rendre dans une localité où ils seraient tenus « à résider sous la surveillance de la police. Cette localité sera fixée pour chaque département par arrêté du préfet. »  Vichy appliqua le décret à la lettre avec la bénédiction de l’Occupant bien heureux de n’avoir pas à s’occuper d’une population qu’il n’aimait pas. Le plus difficile à comprendre est que le Gouvernement Provisoire de la République oublia de libérer ces camps puisque les derniers nomades internés ne quittèrent celui d’Angoulême (Charente) qu’à la fin de mai 1946 !

Ces camps étaient-ils à ce point honteux pour qu’ils fussent cachés, oubliés par les historiens. J’ai découvert le plus important, celui de Montreuil-Bellay (Maine-et-Loire), seulement en 1980, parce que j’habitais dans cette petite ville et parce que j’étais instituteur, les instituteurs s’intéressant d’abord à l’histoire locale pour initier leurs élèves à cette discipline. Un premier ouvrage traitant de l’internement en France des nomades dans des camps dits alors de concentration, fut ainsi publié en 1983, mais il fallut attendre encore de nombreuses années pour que des historiens consacrent des études à ce drame qui frappa une population mal aimée.

C’est l’un de ces camps qu’a étudié Alain Gagnieux, le plus improbable de tous s’il a sévi dans un merveilleux site qui appelle aujourd’hui plus l’admiration que la commisération : les Salines royales d’Arc-et-Senans que dessina Claude Nicolas Ledoux au XVIIIème siècle pour en faire une ville idéale. Site si remarquable que son classement aux monuments historiques fut publié au Journal officiel le 20 février 1940, en pleine guerre, alors qu’il avait déjà servi comme camp de réfugiés républicains espagnols avant d’ « accueillir » des nomades. Il vient d’être cette année inscrit par l’Unesco dans la liste des sites mondiaux naturels et culturels.

Mais il est temps de laisser la parole à Alain Gagnieux qui, tout au long de ses pages, s’attache à cette population misérable que l’on a voulu chasser de notre vue, et qui, mieux que les hauts murs des salines pouvaient le permettre. L’auteur a privilégié la description de la vie de tous les jours hantée par le désir de s’évader, de franchir l’enceinte pour retrouver la route, la liberté. Et comment retenir le sable qui glisse entre les doigts ?

Jacques Sigot (octobre 2010)

 

[1] « Ils », parce qu’ils n’ont pas de noms à eux, parce qu’ils en ont tant, le plus souvent refusés : Bohémiens, Romanichels, Tsiganes, Gitans, Manouches, Roms, Yénishs, Voyageurs, Fils du Vent… quand l’administration les appelle « Gens du Voyage » qui n’a étrangement ni singulier ni féminin !!!

Pour plus de précisions, voir dans les rubriques ci-contre : « Ces Tsiganes que l’on interna ».

[2] In Voyage et tradition¸Approche sociologique d’un sous-groupe tsigane, Les Manouches. Edith Falque¸Payot, Paris, 1971, page 35.

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