L’édito « homophobe et nauséabond » de Ouest-France qui ne passe pas

L’édito « homophobe et nauséabond » de Ouest-France qui ne passe pas
Olivier ROTH | Journaliste et rédacteur en chef adjoint

Un couple s’embrasse lors de la Gay Pride à Paris, le 30 juin 2012 (FRED DUFOUR/AFP)

Dans moins d’un an, les homosexuels pourront se marier en France, qui deviendra ainsi le huitième pays européen à autoriser leur union, sept ans après la très catholique Espagne. La future loi sur l’égalité des couples, dont le vote est fixé au printemps 2013, attise déjà les passions et les réactions hostiles des défenseurs de la famille, déterminés à faire entendre leur voix.

Une prière polémique
Le 15 août, une prière rédigée par le cardinal André Vingt-Trois, président de la conférence des évêques de France, sera lue dans chaque paroisse. Celle-ci insiste sur l’importance de la famille traditionnelle et s’oppose implicitement au mariage pour tous et à l’homoparentalité.

Samedi, l’éditorial paru dans Ouest France signé François-Régis Hutin (dont il est l’actuel PDG), qui titrait « Prière, mariage homosexuel et euthanasie », a ébranlé la communauté LGBT (lesbiennes, gays, bi et trans), indignée par un texte relayant telles quelles les positions de l’Eglise sur le mariage civil.

Ce n’est pas la première fois que le journal de référence de l’Ouest se fait épingler pour ses prises de positions ouvertement familialistes (ou parentalistes). Le 1er juillet, la publication d’un édito intitulé « Des repères stables pour surmonter la crise », rédigé par Jeanne-Emmanuelle Hutin (qui n’est autre que la fille de F.R. Hutin) avait défrayé la chronique en affirmant que les revendications des LGBT autour du mariage et de l’adoption pourraient engendrer des « bouleversements beaucoup plus profonds de la société, dont les conséquences anthropologiques n’ont pas été étudiées ».

Malgré l’abondance des études sur l’homoparentalité, un phénomène qui concernerait entre 25 000 et 45 000 enfants sur le sol français, la journaliste conclut : « Les citoyens n’ont donc pas toutes les cartes en main pour forger leur opinion. » Mais n’est-ce pas le rôle d’un éditorialiste que de donner à ses lecteurs les clefs pour comprendre le monde contemporain ?

Ceci n’est pas une déclaration de guerre… mais d’amour !

Avant de poursuivre, quelques clarifications sont de mise. Il ne s’agit pas ici de tirer à boulets rouges sur nos éminents confrères, et il n’est pas question non plus de mettre sur le même plan le travail de toute une équipe et les errements de quelques-uns.

Si un tel sujet mérite l’attention, c’est d’abord parce qu’il a fait réagir des acteurs locaux comme le Centre gay lesbien bi et trans (Cglbt) de Rennes, choqué de voir l’argumentaire de l’Eglise repris point par point par François-Régis Hutin, qui invoque la liberté d’expression pour justifier son billet partisan. Extraits :

« […] On peut se demander quelles sont les raisons de la revendication du mariage par les homosexuels. […] La formule du Pacs n’a-t-elle pas été élaborée justement pour garantir, à bon droit, un minimum de sécurité dans la relation de personnes qui, homosexuelles ou non, désirent vivre ensemble ? On ne voit pas bien ce que le mariage apporterait en plus. Par contre, on voit bien que la notion même de mariage serait encore plus dévaluée et même privée de son sens profond qui est, croyait-on jusqu’à présent, d’assurer dans de meilleures conditions la prolongation de la vie de la société en garantissant une certaine sécurité, notamment aux femmes et aux enfants, qu’ainsi l’homme ne peut abandonner au gré de ses désirs. […]

On le voit, ces questions sont fondamentales car elles touchent le fondement même de la société, c’est-à-dire ce pacte social qui règle de fait et de droit les rapports entre ses membres. Ces questions ont déjà été traitées récemment à fond par des assemblées parlementaires à la suite de larges consultations et concertations. Pourquoi y revenir aujourd’hui ? Notre pays, en proie déjà à de nombreuses et si graves difficultés, a-t-il vraiment besoin de se voir divisé sur de telles questions ? On sait parfaitement qu’elles résonnent au plus profond des consciences et qu’une fracture provoquée à ce niveau pourrait avoir de considérables et irrémédiables conséquences. »

« Ce genre d’horreurs va se multiplier »

« Homophobe », « rétrograde », « nauséabond »… Le Cglbt de Rennes n’a pas de mots assez durs pour exprimer sa colère face à ce texte qui condense selon lui les stéréotypes les plus éculés sur l’ouverture du mariage aux couples du même sexe.

Dans un billet publié à chaud sur Internet, les militants rennais pro-égalité se fendent d’une lettre ouverte au sieur Hutin, présenté comme « loin de toute réalité » lorsqu’il défend « l’idée que parentalité doit rimer avec hétérosexualité ».

Quant à savoir pourquoi les homosexuels ne se contentent pas du Pacs, leur réponse est pour le moins cinglante :

« On veut les mêmes droits que tout le monde, y compris celui de divorcer. Le mariage, […] c’est juste une manière encore très puissante de gueuler au monde entier que l’on aime une personne à la folie. Le Pacs, excusez du peu, mais ça ne veut pas tellement dire cela. […] Laissez-nous clamer notre amour avec confettis, cérémonial, témoins, frous-frous, et un “Oui, je veux”. »

Pour Erwann Le Hô, président du Cglbt de Rennes, « ce genre d’horreurs va se multiplier d’ici cet automne, avec le début des travaux parlementaires ». L’édito de Ouest-France n’a pas surpris le jeune homme, habitué aux rapports conflictuels avec la presse et certains groupes politiques :

« La marche des fiertés, par exemple, n’est suivie que depuis deux ou trois ans. Avant, c’était une photo, une brève, c’est tout, mais maintenant que plusieurs milliers de personnes descendent dans la rue à cette occasion, ils ne pouvaient plus nous ignorer. »

Le militant se souvient aussi du jour où la subvention à son association a été votée au conseil municipal :

« L’élu d’opposition Bruno Chavanat [UMP, ndlr] était d’accord pour le financement, mais il avait rappelé que cela ne revenait pas à soutenir le droit au mariage revendiqué par le Cglbt ».

D’après Erwann Le Hô, « il se plante complètement, de plus en plus de sympathisants et d’élus de droite sont favorables à l’égalité des droits, mais ils le cachent pour des raisons électorales, qui n’ont plus lieu d’être ».

L’adoption par des couples homosexuels est encore loin de faire consensus mais la question du mariage, dans la mesure où elle ne concerne que des adultes majeurs et vaccinés, commence à être largement acceptée, notamment chez les jeunes générations. Selon le président du Cglbt, cela vaut aussi bien pour l’Eglise catholique elle-même :

« La position officielle du Vatican, c’est d’accueillir, d’écouter les homosexuels, tout en condamnent l’acte sexuel, et l’acte d’amour. Ils prônent l’abstinence comme solution, mais il y a beaucoup de personnes progressistes au sein de l’Eglise, qui savent que cette position est intenable. »

Mais Erwann Le Hô a bon espoir de voir un jour le bout du tunnel :

« Les autorités catholiques ont réussi à ouvrir de nombreux débats et à faire des avancées considérables sur des sujets de société, alors pourquoi pas sur le mariage ? »

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