Tunisie: une révolution responsable

jeudi 20 janvier 2011, par Denis Sieffert

L’histoire nous a appris la prudence ! Nous savons tous qu’après l’abolition des privilèges, il y a la Terreur, et après la Terreur, Thermidor. Nous savons qu’après la généreuse révolution de février 1848, il y a la sanglante répression de juin ; et que Khomeiny succède au shah d’Iran. Comme après tant de guerres d’indépendance gagnées par des peuples colonisés et opprimés, on vit triompher des régimes corrompus, liberticides et sanguinaires. Mais voilà précisément ce qui est extraordinaire dans les événements de Tunisie : ce peuple semble soudain instruit de toute l’histoire du monde. On a bien vu quelques manifestations de joie quand la fuite du dictateur a été connue, mais l’allégresse collective semblait immédiatement teintée de crainte, et aussitôt reprise par un sentiment de gravité. Les Tunisiens sont fiers de ce qu’ils ont accompli, et ils peuvent l’être, mais on les sent à la fois soucieux du lendemain, et porteurs d’une espérance historique trop pesante pour céder à une ivresse facile. Tous ces quidams que l’on voit à la télévision, ou dont on lit les propos rapportés dans les journaux, petits commerçants, artisans, employés de bureau, semblent pénétrés de l’idée que cette révolution leur confère des responsabilités, pour eux, pour leurs enfants, et pour les peuples alentour. L’ennemi, il est vrai, ne leur a guère laissé le temps de se réjouir. D’abord, parce que l’odeur de la mort a rôdé en permanence sur ces manifestations réprimées sauvagement.

Ensuite, parce que dès la fuite de Ben Ali, ses sbires, que l’on a d’abord voulu confondre avec des pillards, ont commencé à sillonner nuitamment les rues des villes, et à tirer sur tout ce qui bouge, usant du chaos comme d’une arme politique. Et cette guerre-là, qui vise à retourner les classes moyennes, à leur faire regretter « l’ordre » de l’ancien régime, n’est pas encore définitivement perdue par les brigands. Mais elle a au moins permis de mettre en évidence deux traits classiques des grands mouvements insurrectionnels : le retournement de l’armée, et l’organisation des quartiers en comités d’autodéfense. Ce qui n’est pas sans rappeler la révolution des Œillets, au Portugal, en 1974. Tout de même ! Un peuple qui triomphe de son tyran, cela fait du bien ! On s’autorisera à savourer, fût-ce un instant, ce discours d’un Premier ministre obligé d’annoncer que désormais « la presse est libre », que l’interdiction qui frappait la Ligue des droits de l’homme « est levée », que « tous les partis sont légalisés », que les «  prisonniers d’opinion sont libérés », et que l’on est en train d’instituer quelque chose qui a fortement à voir avec la démocratie. Savourons, mais, à l’instar du peuple tunisien, restons sur la réserve. Car si les ennemis du peuple ont perdu les attributs de la force, ils disposent d’une autre arme : la manœuvre. Cette magouille qui entraînerait des opposants faibles, ou soudain saisis par la fièvre du pouvoir, dans la compromission avec l’ancien personnel.

Le gouvernement d’union nationale constitué lundi soir a d’ailleurs immédiatement essuyé une salve de critiques. Trop de ministres issus de l’ancien régime à des postes clés, et trop peu d’ouverture. Après une nuit de réflexion, l’Union Générale des Travailleurs Tunisiens a indiqué mardi qu’elle ne reconnaissait pas ce gouvernement, et appelé ses trois représentants à s’en retirer. Cela, pendant que des manifestations se formaient en province pour exprimer la même défiance. Le peuple tunisien ne veut pas être privé de sa victoire. Il est probable qu’on ne connaîtra pas le fin mot de cette révolution tant que des élections libres n’auront pas eu lieu, intégrant toutes les forces politiques, y compris bien sûr les islamistes d’Ennahda, dans le cadre d’une constitution laïque. Il n’y aurait rien de pire que de laisser à l’écart un courant important de la société, le renvoyant comme le fit jadis l’Algérie à la marginalité et, pour certains groupes, au terrorisme. Mais il n’y aurait rien de pire non plus que le statut de la femme régresse, comme c’est le cas en Irak, au point que l’on en vienne à confondre laïcité et dictature. Sauf accident, comme un coup de force – pour l’heure imprévisible – d’une faction de l’armée, il faudra donc attendre quatre, cinq ou six mois, avant de savoir si la révolution tunisienne aura été exemplaire, et si elle pourra tracer pour les peuples voisins d’Algérie et d’Égypte un chemin de liberté. Même si, nous le savons, le pétrole algérien et l’importance de l’autocratie égyptienne dans le conflit israélo-palestinien assurent à ces deux régimes un soutien international dont n’a pas bénéficié Ben Ali. C’est d’ailleurs peut-être ce qui explique le discours exemplaire de Barack Obama tout au long de ces journées de soulèvement. Quel contraste avec la France ! Car les événements de Tunisie auront aussi servi de révélateur. On pourrait presque sourire de voir, par exemple, Israël, la Libye et l’Iran – drôle d’attelage ! – exprimer, à des degrés divers, leur inquiétude et leurs regrets. Mais, à ce chapitre, il n’y a pas eu pire que la France, dont la ministre des Affaires étrangères est allée, honteusement, jusqu’à proposer de prêter main-forte à Ben Ali.

Notre tradition est certes démocratique. Et nos institutions, quoiqu’imparfaitement, le sont aussi. Mais nous savons avec un peu plus de certitude aujourd’hui que la plupart des hommes et des femmes qui nous gouvernent actuellement ne sont pas des démocrates. Et en plus ils mentent. Car non seulement la France a soutenu Ben Ali jusqu’à la dernière extrémité, mais elle s’apprêtait évidemment à l’accueillir, quand des manifestants sont venus rappeler à Nicolas Sarkozy que cet hôte risquait d’être très encombrant.

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